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jeudi 20 mai 2010

KLONGS (II)

 C'est beau, les klongs.

Pour bien des voyageurs en Thaïlande, c'est une des expériences qui laisseront sans doute un des souvenirs les plus marquants.

Au détour d'un canal, une débauche de végétation, une maison en bois préservée, une petite marchande de fruits maniant sa rame, son chapeau de paille typique...intemporalité, cartes postales couleur sépia, de celles qui font rêver dans les guides touristiques.

Voyage dans un passé mythique, quand les klongs représentaient des voies de communication vitales.

Avec le développement du tourisme local, les Thaïs eux-mêmes se mettent à redécouvrir ces trésors.

Pour les Bouddhistes, la Tournée des 9 temples au bord du Chao Praya et de ses canaux est aussi l'occasion d'accumuler les mérites. 9 temples dans la même journée, c'est une promesse de chance et d'événements favorables pour le futur.



   La maison de New est en bord de klong, dans la grande banlieue de Bangkok.

Pas exactement du genre des klongs qu'on fait voir aux touristes. Succession de baraquements abandonnés, de dépotoirs malodorants et d'usines bruyantes.









 Pour accéder à la maison de New, on longe le mur d'enceinte d'un lotissement au confort "à l'occidentale". Barrières, poste de garde, semblent vouloir protéger la montée de la classe moyenne dans la hiérachie sociale.



  Protégée, la maison de New ne l'est en rien. Au détour du chemin, une allée de béton surélevée chemine à travers champs.







  A gauche, les habitations. A droite, des terrains vagues, inondés en ce mois de juillet, saison des pluies.

 Premières bâtisses faites de bric et de broc, planches, couvertures, tôles de récupération: les slums. Un peu plus loin sur le ponton, une petite rangée de maisons sur pilotis, plutôt pimpantes, rehaussées de notes de peintures qui détonent sur le ciel gris.

Et la maison de New.



   Ton, le père de New, a un bon travail. Il est employé dans une usine d'électronique. Pas de quoi mener grand train, mais assurer à sa famille de quoi vivre, un logement décent et une couverture santé .

Sur la terrasse, le père de New est là, en short, allongé, les yeux fermés. Deux proches s'affairent autour de lui et le ventilent en agitant des journaux.

Entrée dans le minuscule intérieur tout simple.

Une maison de poupée. Les fenêtres de bois s'ouvrent sur le canal.



La chambre est au fond. Le corps de New est là, gisant. Un T-shirt de sport, un short. Son club  de football préféré. Allongé sur un petit matelas.

L'autel, la bouteille de soda et sa paille.  Les prières, l'encens. Les volutes emplissent la pièce et filtrent la lumière des fenêtres minuscules.

Le cercueil blanc attend, dans un coin de la chambre.

Dans 3 jours, la crémation.

Des serviettes de toilette ont été disposées sur le buste, les jambes et les bras.

"On dirait qu'il dort".

Il est beau, New. Il a 8 ans. Visage cuivré. Insouciance enfantine. Dans ce sommeil à la parfaite apparence, seule se remarque, étonnante, la petite coloration bleutée des lèvres.

Il est beau, sur la photo d'école, il pose fièrement dans sa tenue de soie.

   Nee, sa mère, agenouillée, veille la dépouille. Elle prend des photos avec un petit compact, le visage inondé de larmes.

Derrière elle, une jeune cousine répond au téléphone. La sonnerie du mobile retentit souvent. C'est une grande famille, et tous les proches viennent aux nouvelles.

On n'a pas compris. Il avait de la fièvre. Il était très faible. On l'a emmené à l'hôpital. Fièvre hémorragique. Il est mort. 3 jours. Le médecin a dit: il n'y a rien à faire.

Alors, on s'est rappelé  la première forte poussée de fièvre, le petit alité, quelques années auparavant. Ici, la première dengue c'est comme une grosse grippe.

Mais à la deuxième, on sait que le pire peut survenir. Surtout chez les enfants.



   Ton entre, soutenu par Night, son autre fils. Il fixe un regard interrogateur sur le corps inerte. Il se penche en avant, tend la main, serre la jambe gauche, puis la jambe droite.

Rien.

   Depuis que son enfant repose, il fait ainsi. Toujours ainsi. Il entre, traverse le salon, pénètre dans la chambre, sollicite le corps, puis, le regard dans le vague, ressort et se laisse retomber de nouveau sur la terrasse, à demi évanoui.



Etat de choc.



   On explique aux parents qui appellent. Certains pourront venir de Khon Kaen pour la cérémonie. D'autres non. La distance, la rizière, les bêtes, l'usine, les enfants...la vie.



   Nous glissons une enveloppe dérisoire dans la main de Nee. Nous sortons. Silence. Seuls retentissent les bruits de l'usine d'emboutissage située sur l'autre rive du canal. Rythme imperturbable.



  On n'a pas compris. Il n'y a rien à comprendre. Ici, on appelle ça le mauvais karma. La malchance. La fatalité.

New est victime des probabilités. Un klong insalubre, des eaux stagnantes, un champ inondé, des familles qui vivent là. Et un insecte à la recherche du sang qui assure la survie de son espèce.

Une femelle moustique a un rayon d'action de 50 mètres. Ce n'est pas bien vaste, un cercle de 50m de rayon. C'est même plutôt assez restreint. Une première atteinte, puis une seconde. Fatale. Et un enfant meurt.



   Nous, nous voyageons. Nous vivons l'immense bonheur de parenthèses enchantées, de promenades inoubliables, de paysages à couper le souffle, de rencontres d'êtres humains vrais.

 Découvertes. Partages.

 De par notre volonté, nous dessinons nos itinéraires sur des cartes exotiques où les lieux portent des noms étranges.

Nous choisissons nos moments, nos étapes.

Au gré de nos parcours, nous croisons un sourire lumineux dans un train, un visage enfantin, tout brun, tout rond, qui pose un regard curieux sur un Etranger si blanc, une petite silhouette vêtue d'un T-shirt maculé, portant le logo défraîchi d'une marque de soda, une petite troupe en uniformes, cartables sur les épaules, surprise, sur le chemin de l'école: Farang!Farang!

Ou un corps, immobile, apaisé, reposant dans les parfums de l'encens...



   Ils vivent, courent, pleurent, jouent, rient. Et meurent. Parfois vite. 3 jours. Parfois très tôt. Trop tôt. Sans rides. Sans avoir eu aucun des souvenirs d'un adulte. Et les parents leur survivent. Désarmés. Désemparés. La moitié du coeur arrachée.

 Nous, nous voyageons.

 New, cher neveu, je pense à toi.





















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