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lundi 27 septembre 2010

Ginette et Jean-Claude





    Récemment, je parcourais un des ces forums de voyage (le terme "forum de tourisme" serait plus approprié) et plus particulièrement sa rubrique "Carnets de voyage", où les membres publient donc des textes relatant leurs périples.


   L'un d'entre eux, parmi ses sommités sans doute, en tout cas d'une prétention sans limite, à tel point de s'être attribué lui-même les qualités de modestie et d'humilité, semblait s'étonner de ne pas recevoir toute la reconnaissance qu'il attendait de ses publications, comme si l'accumulation compulsive et claironnée de séjours en Thaïlande (10 séjours! 120 temples!) devait immanquablement conférer du talent au chroniqueur ...


   Curieux phénomène, tout de même, que ce tourisme moderne qui consiste à faire traverser la planète à des millions d'individus pour observer un pays exotique par leur petit nombril ou établir des records ...



    D'évidence, les carnets de
voyage reflètent leurs auteurs, mais aussi leur époque.
Missionnaires et leurs positions équivoques des premières
colonisations, philosophes du gentil sauvage, explorateurs-diplomates
des Empires prétendument civilisateurs et à l'ethnocentrisme
condescendant, routards des années 60 et leur recherche de paradis
terrestres ou surnaturels, chaque génération témoigne de
son temps et comparer leurs hiers à notre aujourd'hui n'aurait pas de sens.




  Le nôtre? Celui du voyageur-consommateur et de son smartphone-miroir, où voyager consiste à renvoyer son image à soi-même puis aux autres, entouré de quelques sympathiques indigènes photogéniques sur fond de palmiers, et où la "qualité" du voyage semble s'apprécier au nombre de kilomètres parcourus.

Ajoutés à cela l'ère numérique et les réseaux sociaux, et l'on assiste,
conséquence logique, à cette inflation exponentielle de carnets, blogs, Vlogs, et autres ... Publiés par des globe-trotteurs bardés d'une hi-tec plus ou moins maîtrisée et aux performances surdimensionnées pour leurs finalités, nombre d'entre eux semblent être partis avec une obsession: ce qu'ils vont montrer, et surtout ce qu'ils vont montrer d'eux-mêmes, une fois revenus.



      Cela dit, le phénomène, massif, a les avantages de ses inconvénients, et quel progrès dans la démocratisation ! ... Langue
soutenue ou maladroite, photos originales ou banales, syntaxe
maîtrisée ou décalée, angles choisis ou hasardeux, maîtrise
ou tâtonnement du numérique : les réseaux sociaux permettent
à chacun de s'exprimer selon ses capacités.


Que ces expressions
soient plus ou moins abouties reste secondaire et d'ailleurs, ces
sites de partage démontrent chaque jour qu'on y est plus dans l'ambiance de café du commerce que de la faculté de lettres, la promotion de la vulgarité est la règle, et le quart d'heure de célébrité warholien a laissé place à l'étalage permanent des médiocrités.


   Mais quelles que
soient leurs formes et leurs évolutions, il ne restera toujours que deux
sortes de carnets : les sincères, et puis les autres. Objet sans demande de retour, récit honnête, narrateur en retrait, langue sans afféterie, regard d'empathie: ce carnet de voyage sera lu
avec bienveillance, ses erreurs appréciées avec indulgence. Et si s'ajoute à cela une certaine qualité littéraire et l'originalité des images, ça ne nuira pas.

 On pourra même, soyons fous, tirer du plaisir à l'évocation de lieux qu'on aura soi-même visités, ou que l'on désire tant découvrir, ou admirer le style ou la créativité. Quant aux autres carnets, malhonnêtes, boursouflés, insincères, pédants, écrits par des tartuffes ...





   Tenez! Prenons par exemple Tonton
Jean-Claude et Tata Ginette, car le carnettiste que j'évoquais plus haut voyage en couple. Madame la photographe, Monsieur le journaliste. Quoique vu le décousu du fil, les rôles semblent s'inverser de temps à autre.

    Mais quelle famille n'a pas un de ces
couples voyageurs (comme les pigeons) qui s'imagine baroudeur et se fait plaisir en relatant son
sympathique circuit touristique à la manière d'une exploration en terre
inconnue ?


Ils font sourire à leur insu ? Certes. Mais ils ne font
de mal à personne. Et que le duo de comiques involontaires soit en représentation permanente ne les tuera pas: ceux qui fatiguent, ce sont les autres ...


   Cela dit, et du
fait de l'exposition qu'offrent ces réseaux sociaux et dont un des effets est de donner l'impression que finalement
tout se vaut, le vrai et le faux, le véridique et le vraisemblable,
le réel et l'imaginaire, le fait avéré et la brève de comptoir, le professionnel et l'amateur, on peut
désormais prétendre à peu près ce que l'on veut.


   C'est ainsi que
Jean-Claude et Ginette sont profondément convaincus, non seulement d'être de grands voyageurs (tout en affirmant le contraire: on est modeste ou bien on ne l'est pas!), mais aussi d'avoir le talent de captiver le lecteur avec leur rapport annuel de stage en exotisme, et en outre de ne pas
être reconnus à leur juste valeur.

   Et comme ils semblent s'être fixé une mission auprès d'un lectorat de fidèles auxquels ils donnent des rendez-vous et  montrent le chemin: ils défrichent. Ils tracent la voie. Ils
marchent en tête. Ils informent. Après peut-être une année de travail et de frustration, les premiers de cordée, ce sont eux, enfin !
Fabuleux pouvoir de l'auto-persuasion ...

Bien entendu, à cette extravagante vision de soi-même, s'ajoute une haute considération (toujours dissimulée sous l'humilité) pour leurs productions, alors qu'elles sont d'une pauvreté affligeante: textes médiocres à la syntaxe approximative, bâclés et relus à la va-vite ou pas du tout vu le festival de redondances, platitudes, truismes et répétitions, assortis à des images désespérantes de banalité. Résultante de ce couple fusionnel à la synergie modèle: une daube parfaite.



   Mais tout à leurs illusions, nos deux mythomanes sonneront avec une telle sincérité qu'ils leurreront sans doute les naïfs ou ceux qui se reconnaissent en eux. Sauf que nos auteurs se lamenteront dès qu'un lecteur plus expérimenté ou plus exigeant ne leur accordera pas d'emblée tout le crédit
qu'ils escomptaient. Ah! La soif de reconnaissance ... un seul assentiment lui manque, et l'auteur est vexé ...




 Forcément, car le parcours n'étant guère plus qu'une suite de lieux communs (avec quelques incursions dans le "vrai" pays mais dont ils se gardent bien de préciser qu'on les y aura guidés comme des enfants par la main), dans un pays qui voit défiler 35 millions de touristes chaque année, la probabilité n'est pas nulle qu'un lecteur soit passé là avant eux, et fasse part
de son étonnement à une narration avantageuse présentant sentiers balisés comme plongées dans l'inconnu, et faisant l'apologie permanente du savoir faire exceptionnel de nos deux orpailleurs du voyage à dénicher leurs pépites. Pépites dont un rapide examen démontre qu'en fait de métal précieux, elles sont en toc.



   Tout ceci serait simplement puéril si nos grands auteurs acceptaient la critique. Mais c'est là que le bât blesse, car ils ne supportent pas que l'on doute de la véracité de leur rapport, que sa qualité, incontestable à leurs yeux, soit remise en cause, ou qu'on leur fasse remarquer que ce n'est pas le nombre de kilomètres parcourus qui confèrera fatalement à nos deux stakhanovistes du dépaysement une quelconque autorité. Ce n'est pas parce qu'on a visité des dizaines et des dizaines de sanctuaires bouddhiques qu'on visitera le prochain moins bêtement, ou que l'on comprendra mieux la notion de causalité, un des fondements de cette philosophie. Et à voir qu'ils confondent la cause (leur hâblerie) et ses effets (leur critique) il ne serait pas inutile, en l'occurrence, que nos deux pointures se saisissent du concept...



   Alors dès la première remarque négative d'un lecteur, ou celle d'un intervenant qui souhaite juste apporter une précision dans le récit des exploits de nos deux fumistes sous auto-hypnose, le registre de nos deux Tartarin aux Pays du Sourire change brusquement, et passe du mielleux à la violente invective. Ca fuse, et se révèlent alors ce qui se dissimulait derrière les profils d'explorateurs empreints d'humanisme et de compassion: non seulement des personnalités narcissiques et agressives, mais des archétypes du genre. Des souffrants. Des grands malades. Des irascibles. Et pour peu que ce ne soit pas un unique lecteur qui émette quelque réserve sur leur grand oeuvre ou (sacrilège!) apprécient d'autres que le leur, mais deux, ou plus encore,  et c'est la crise aiguë: complot! cabale! conspiration! ...

On voit donc que la pathologie est bien avancée, et la paranoïa de ce duo de baroudeurs bien au-delà de la moyenne des auteurs récurrents de la rubrique. Raison pour laquelle les deux innocentes victimes de ces coups montés ourdis par des malfaisants ont été sélectionnées et sont évoquées sur ce blog. Car celui-ci se fera toujours un devoir de défendre les causes perdues au milieu de la jungle.



    Il ne reste alors au lecteur désireux de vivre en paix qu'à exprimer son admiration par des louanges, ou bien à se taire. D'ailleurs, les critiques ne peuvent être que des jaloux qui n'y connaissent rien, jaloux de toute la science qu'étalent si brillamment nos ethnologues estivaux.



On pourra noter aussi la fréquence du commentaire supposé asseoir définitivement l'originalité exceptionnelle des étapes: "d'ailleurs, nous n'y avons vu aucun touriste".

Logique, car chez les touristes occidentaux, le touriste occidental, c'est d'abord l'autre Occidental. Le touriste autochtone, lui, n'est pas un touriste. Normal: il fait partie du décor. Décor qui ne doit surtout pas être perturbé par des silhouettes caucasiennes qui renverraient aux auteurs leur propre image et les ramèneraient à leur statut réel, celui de simples touristes comme les autres. Comme vous. Comme moi. Comme tout le monde.



   Quant à ces notes culturelles,
collection de poncifs, de termes à l'expertise clouante tout aussi précieux que ridicules (Ah! Le style Chiang Saen!...) semées ici et là, bien difficile pour nos forçats des tropiques de passer du statut de colporteurs de bourdes à celui de passeurs de savoir: le "marché secret" est en réalité référencé partout, le "temple d'exception" a été "déniché", ce qui a dû nécessiter des recherches folles puisque c'est un des plus connus de la région, la mangue "dont la saison va de janvier à juillet" reste pourtant délicieuse en septembre ou octobre, et l'annonce de l'importance du riz comme aliment de base en Asie laissera tout lecteur pantois étant donné la portée de cette révélation.

Et ce ne sont que quelques exemples dans un déluge de rodomontades. 

Des passoires plutôt que des passeurs: c'est leur cuisine, c'est leur choix.



   J'évoquais plus haut la qualité littéraire du pensum: ont été semées en route perles, lapalissades et répétitions à faire pâlir une copie blanche rendue au bac pro ... Ici, le cadre est splendide à condition que la vue soit dégagée, là, le passage se fait sur la passerelle, plus loin la perspective est de visu et la forêt tropicale (sous les tropiques, quelle surprise!), les intérêts sont intéressants, le vivant est vivace et l'une de mes préférées: le night-market est de nuit.

On relèvera aussi que la nature est vraiment bien faite puisqu'elle se trouve dans son parc naturel, le café sera bu à la
cafétéria proche de la plantation de café ou poussent des caféiers, et nos pèlerins en terre bouddhiste ont dû bénéficier d' un tarif préférentiel sur les adjectifs
"beau", "petit", "grand" "gros" et "vieux" car ils sont employés à tire
larigot. Quant aux "appréciable" ou aux "moines de permanence": des figures de style, sans aucun doute, mais leur signification précise m'échappe ...



   Certains passages semblent indiquer que l'un des deux (sans doute l'autre) a été pris d'un soudain accès de fièvre littéraire, et alors là, c'est pire et d'un lourdingue indigeste, ou bien la maladresse tombe, imparable: Nous embrassons le Mékong. Amibes de la littérature, bonjour !



 Second degré?..? Peut-être, car il arrive aussi, bref éclair de lucidité, que l'on passe de la lourdeur à l'humour, sauf qu'alors, le couple parle de lui à la 3ème personne du pluriel. S'il était besoin de prouver qu'il se regarde voyager, puis écrire, puis sourire ... L'estime de soi, il n'y a rien de mieux pour faire confiance à son art.

Ah! Ces écrivains de la route ... ça commence timides, et ensuite, passées les bornes kilométriques, plus aucune limite.

Il est vrai qu'après 10 voyages dans le même pays, on doit avoir du mal à se renouveler... et puis le manque de temps, sans doute! Soyons compréhensifs. On sait les impératifs de l'édition. Les délais du reportage d'investigation. La pression des lecteurs... l'urgence, quoi.

 Ou bien alors, c'est un choix rédactionnel sans concession. Un parti-pris (toujours délibéré, le parti-pris): laisser le maximum d'espace aux photos pour qu'elles montrent des images.



 Cela dit, quand on écoute les réactions de la salle, les conférenciers paraissent savants. Et les saillies culturelles des spectateurs sont souvent surprenantes. C'est ainsi que l'un expliquera que "les buffles sont des animaux farouches", ou bien un autre qu' "on n'entretient pas les temples en Thaïlande".

 En même temps, cela fait des années que je lis des touristes qui me donnent l'impression d'avoir voyagé dans une Thaïlande parallèle, et je ne devrais plus m'étonner de rien. D'ailleurs, ça n'a aucune importance, ce qui compte pour nos deux gardes des sots est de tenir leurs sujets. Et ils les tiennent bien ...




  Les reportages de Ginette et Jean-Claude, c'est la "soirée diapos" de mon enfance, mais le cinéma est permanent.

De ma génération, qui donc a échappé à ces interminables projections de carnets sur grand écran qui suivaient
traditionnellement les repas de famille ? Toute une
époque... Je me rappelle même de la lanterne magique vue par vue et des poussières traversant le faisceau de lumière ...


Et nous assistions, contraints et forcés, à ces
enfilades assommantes d'images  qui faisaient l'admiration des spectateurs, parce que « bien cadrées, et
quelles couleurs ! »





   Alors, vivent le
progrès et la modernité car à ces sévices sur enfants, il nous est
permis désormais d' échapper.

  Quelques clicks, et hop !... Les analogiques Tonton et Tata, désormais numérisés, disparaissent de nos écrans individuels et sont renvoyés dans leur
monde merveilleux, eux et leurs valises pleines de
tranches de vie exotique comme un ananas «  auxquelles peu d'étrangers sont
conviés »
, de « moments rares que peu de
voyageurs ont la chance de partager » ,
de « lieux
inconnus du grand public »,
de ces accoutrements si
pittoresques, de ces indigènes si pauvres mais si gentils et si souriants que nos baroudeurs, entre 2 plongeons dans la piscine d'un confortable hôtel, auront aperçus devant une cabane de tôle, de cette dégoulinade sirupeuse d'humanisme vertical (regard toujours du haut vers le bas, même sur les photos...) et « d'ailleurs nous ne devrions pas le dire (!),
mais nous soutenons une association qui œuvre localement ».
Les aveux arrachés sous la torture, c'est une horreur absolue.


   Renvoyés à leur univers et à la préparation chronométrée de l'opération extérieure à venir. Car à peine rentrés, aucun doute: le prochain et inéluctable D-day sera vite fixé, le parachutage annuel de notre duo d'élite au plus opaque de la jungle siamoise nécessitant une planification tout ce qu'il y a de militaire.

 Ou plus prosaïquement, peut-être que trouver un guide parlant une langue connue, probablement illégal, et capable de trimbaler ces 2 boulets sans péter les plombs au bout de 24 heures n'est pas si simple ...


   Certes, se moquer des baltringues est un peu facile, d'autant que les remarquables exemplaires sélectionnés sont d'une telle épaisseur que la cible est difficile à manquer. Mais que
Jean-Claude et Ginette vivent et nous régalent encore longtemps de
leurs rapports de mission abracadabrants car ils nous font mourir de rire.

Et n'oublions jamais l'essentiel: la famille,
c'est sacré !



27/09/2019



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